Courir ? Mais vers où ?
Étonnante soirée que celle d'hier soir au Théâtre du Rond-Point. Philippe Lemoine, coprésident du groupe Galeries Lafayette, et président de Laser, avait organisé dans le théâtre de Jean-Michel Ribes un débat sur "le vieux monde, derrière nous ou devant nous ?".
Animée également par Stephane Paoli du 7-9 de France Inter, le show a débuté avec deux passionnants discours de Philippe Lemoine et d'Edgar Morin suivi d'une série de "coups de gueule" très honorables.
Pente douce
Puis la soirée est partie en pente douce, les interventions se sont transformées en zonzon intello qui n'avaient rien à voir avec mobilité et la fraîcheur de la première partie. Les animateurs étaient alors bien loin de se proclamer en héritiers de Dada comme ils l'avaient fait deux heures auparavant. Pendant que la scène s'enfonçait dans les chiffres, statistiques et des explications explicatives, le public voyait les intervenant, même les jeunes, se ratatiner sur leurs fauteuils.
Pas génial pour une assemblée qui se voulait atypique et dynamique. L'énergie n'était clairement plus là, et le public qui s'en est rendu compte l'a exprimé au travers de quelques interventions gentiment soixantehuitardes qui, même si le fond étaient intéressant, ne voulaient plus s'arrêter de parler. Minuit approchait, j'ai repris mon carrosse avant de me transformer en citrouille.
C'était passionnant, aussi bien le début qui l'était réellement, que la fin (au moins celle à laquelle j'ai assisté) qui l'était beaucoup moins sur le fond, mais tout autant sur la forme. Voyons cela en termes de cerveau, de créativité et de communication.
Philippe Lemoine et Edgar Morin ont été de magnifiques ambassadeurs des cerveaux intégrés : la structure du cerveau gauche alliée à la fluidité du cerveau droit. Ils nous ont fait voyager dans le passé, le présent et le futur, entre notre imaginaire et la réalité, et grâce à eux nous avons slalomé entre les possibles, et devenions tous avides du futur.
La tendance s'est inversée lorsque les pros du cerveau gauche sont arrivés. Ils ont été introduits par une resucée désabusée de Michael Moore longuement récitée par Greil Marcus qui a transformé l'auditoire en voyeurs du malaise américain.
Au secours, voilà les pros !
Ceci évoque une expression américaine "when the going gets tough, the tough get going" ("quand ça devient dur, les durs se mettent en route"), remplacé dans les années 90 par "when the going gets tough, the pros get going" (même chose, sauf que ce sont les "pros" qui se mettent en route).
Hier soir, c'était l'inverse : "the pros got going, and the going got tough"
(les pros se sont mis en route, et il devint difficile de progresser). Les "pros" : hommes et femmes particulièrement respectables en termes de parcours et de carte de visite, mais auxquels, si on me laissait le choix, je ne confierai pas une seconde de mon futur.
Ribes parlait des gourous de la culture contre lesquels ils se battait. Je crois bien qu'il s'est rendu compte, mais un peu tard, qu'ils étaient passés par l'entrée des artistes. Explication.
Il ne faut pas confondre intelligence, connaissance et intégration. Nous avions en face de nous des personnes très intelligentes, cultivées, mais peu capables de gérer (soyons gentils, nous dirons "en l'occurrence") une relation avec eux-mêmes, l'environnement et a fortiori le futur. Ce type de blocage est facilement contagieux, si on n'a pas travaillé sur ce sujet..
Le fait que le niveau baissait sur scène a ouvert la porte aux interventions finalement opportunes venues de la salle. Ceci est un phénomène mécanique (en anglais, on dit "you snooze, you loose") que les participants ont tenté de contrôler en parlant de démocratie. Mais le problème n'avait rien à voir avec la démocratie de la parole, mais de défaut de présence réelle. Le contrat du début de la soirée avait été rompu, Dada au lit, la salle assistait à des conversations de "puissants", mais la puissance qui était au rendez vous à 21h ne subsistait que sur les carrosseries.
Complément d'explication : cerveau gauche = structure, linéaire... pas très efficace pour être créatif et présent dans la relation dans l'instant. Typiquement, un cerveau gauche qui a perdu son petit copain de droite va se comporter dans l'imprévu de la manière suivante : "comment vais-je contrôler la situation?". On rentre tout de suite dans le "containment". Une démarche plus créative et plus adaptée sera plus divergente, tournée vers les possibilités qu'apporte la situation et la relation. Très facile à réaliser à deux conditions : être curieux et prêt à prendre un peu de risques.
Dans le monde du futur, il ne suffira plus de paraître, il faudra être "connecté" ; non seulement aux machines, mais aux autres et à soi-même. L'avantage, c'est que nous allons revenir à nos sources, et donc le vieux monde intérieur de l'homme est devant nous, et c'est heureux. Espérons que nous saurons nous prendre chacun pour que le monde "terre" d'hier ne se mette pas en travers de notre route évolutive.
Merci à MM. Lemoine et Morin.

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